Jeunes

Violence, addictions chez les jeunes : le témoignage sans tabou du journaliste Philippe Pujol

27 mai 2025

Viulenza ind’i ghjovani : tistimunianza è cunfarenza di u ghjurnalista Philippe Pujol

Invité par la Ville d’Ajaccio dans le cadre de la Cité Éducative, le journaliste Philippe Pujol a animé, ce lundi 26 mai, une conférence-débat en deux sessions consacrées à la prévention des conduites à risques liées aux addictions chez les jeunes.  L’événement a rassemblé environ 350 élèves de 4e et de 5e du collège Arthur Giovoni, ainsi que des professionnels de santé et des partenaires spécialisés dans la lutte contre les addictions et l’accompagnement des adolescents.

Violence, addictions, mauvaises fréquentations : autant de réalités qui peuvent jalonner le quotidien des jeunes, à un âge où ils sont particulièrement vulnérables.

C’est pour aborder ces sujets que la Ville d’Ajaccio a invité Philippe Pujol, journaliste et écrivain, lauréat du prix Albert Londres. Il est intervenu au cinéma L’Ellipse devant un public de collégiens, attentifs et impliqués, autour de la thématique : « Jeunes et conduites à risques : les défis de la prévention ».

Cette conférence, organisée à l’initiative de la Direction de la Réussite Éducative (DRE) et de la DGA Développement Social, Culturel, Sportif et Vie des Quartiers, s’inscrivait dans une démarche consistant à privilégier un moment de rencontre, de réflexion et d’échanges pour sensibiliser ce jeune public, sans morale ni jugement.

« Ce projet est né d’un constat simple, explique Stéphanie Simonet, directrice de la DRE. Les jeunes sont confrontés très tôt à des situations à risques et, parfois, ils ne savent pas à qui en parler ni comment s’en sortir. Il suffit parfois d’avoir les bonnes informations et de mettre des mots sur ce qu’ils vivent pour avancer et comprendre ce qui se cache derrière certaines réalités que l’on voit parfois dans les séries, sur les réseaux sociaux ou dans la rue. Comprendre, c’est déjà se protéger et la prévention, c’est un travail d’équipe ».

A cet égard, de nombreux professionnels de santé et de la prévention étaient présents : le Centre intersecteur pour adolescents (CISA), l’unité d’hospitalisation infanto-juvénile l’Alba du centre hospitalier de Castelluccio, France Addictions, la Maison des Adolescents, la FALEP (Fédération d’éducation populaire), le service prévention et actions collectives de la Collectivité de Corse, la Communauté d’Agglomération du Pays Ajaccien, dans le cadre du Conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance (CISPD) et du contrat local en santé mentale, l’Éducation nationale, des représentants de parents d’élèves, ainsi que les structures de proximité de la Ville d’Ajaccio.

Un dialogue sans filtre

Parler franchement, sans tabou, le pari était réussi à en juger par le nombre de questions posées par les élèves à l’issue de la conférence. L’intervention a débuté par la projection d’une scène culte de la série The Wire, illustrant une conversation entre trois caïds comparant le trafic de drogue aux échecs.

Connu pour ses enquêtes immersives dans les quartiers populaires et son expertise sur les trafics, Philippe Pujol a ainsi partagé pendant plus de 2h30, pour chaque session, un témoignage sincère et engagé.

En effet, le journaliste connaît bien ces sujets et les a vécus de près. Ayant lui-même grandi dans les quartiers Nord de Marseille, originaire de Monaccia-d’Aullène par sa mère, il aurait pu basculer maintes fois dans la délinquance. Il confie avec honnêteté avoir côtoyé des amis d’enfance tombés dans le trafic, dont beaucoup ont mal fini. En parallèle, il a aussi dû composer avec un autre défi : la dyslexie.

L’illusion d’une ascension sociale par le crime

Lors de son intervention, Philippe Pujol a livré une analyse fine du trafic de stupéfiant en France. Un véritable fléau alimenté par plusieurs facteurs :  le clientélisme, la corruption et la pauvreté. Du simple guetteur au collecteur, en passant par le « charbonneur », le journaliste a ainsi décortiqué les rouages de ce système pyramidal, fondé sur l’exploitation de jeunes recrues. Il a mis en exergue toute la perversion du système, le harcèlement, sa violence, la dynamique d’endettement forcée et cette illusion donnée de possibilités d’ascension sociale par le crime.

Et de souligner : « La réalité de ce système, c’est que les chefs prennent beaucoup d’argent tandis que les petits, beaucoup plus nombreux, sont exploités et parfois endettés. À l’image des échecs, il y a beaucoup de pions mais une seule reine et un seul roi. Le but, c’est de faire rêver les jeunes, de les enrôler, de les utiliser, puis de les jeter. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas de réussite possible par le crime. Très peu d’entre eux deviennent de gros caïds. Souvent, on le devient par héritage ».

Il a aussi détaillé les stratégies utilisées par les bandes pour attirer les jeunes : flatter leur besoin de reconnaissance et de popularité, exploiter leurs fragilités. Son discours a été illustré par des exemples concrets et médiatisés, tels que les parcours tragiques de Farid Barrhama, du jeune tueur à gage Matteo, tombeur du gang des Yoda, ou du chauffeur VTC tué pour avoir refusé une course à deux jeunes sur le point de commettre un crime.

Une économie tentaculaire

Philippe Pujol a mis en lumière l’ampleur du phénomène à Marseille, ville qu’il connaît bien, avec près de 160 réseaux de trafic recensés. Dans un contexte d’ubérisation de la drogue, le système devient de plus en plus complexe à démanteler pour les autorités. Selon les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur, 250 000 personnes travailleraient dans le trafic de stupéfiants en France, générant une économie parallèle estimée à 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Et d’ajouter : « Si on divise ce chiffre d’affaires entre les 250 000 personnes impliquées, cela représente environ 1 200 euros par mois pour chacun, soit moins que le SMIC. On s’intègre alors dans une économie illégale, précaire, et encore plus risquée… » relève -t-il.

Un « jeu » qui n’en vaut définitivement pas la chandelle.

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